"L'étude d'une langue, quelle qu'elle soit, vivante
ou ancienne, est toujours très enrichissante ; elle
forme l'esprit et structure la pensée. Le latin et le
grec sont des langues difficiles et dont l'apprentissage
peut paraître rébarbatif au premier abord. On ne voit
peut-être pas un intérêt immédiat comme pour les langues
vivantes, anglais, allemand ou espagnol, que l'on peut
mettre en pratique et améliorer assez rapidement en
baragouinant quelques phrases lors de voyages touristiques
ou en les approfondissant considérablement pour devenir
pratiquement bilingue en restant quelques mois ou années
dans le pays, tout en apprenant allègrement la culture
et l'art de vivre du pays concerné. L'apprentissage
du latin est beaucoup plus subtil mais il demande aussi
beaucoup plus d'efforts.
Bien sûr il faut commencer par le commencement, c'est-à-dire
par les déclinaisons et la grammaire, rébarbatifs pour
tout un chacun, mais c'est un mal nécessaire. Il faut
dès le début poser des pierres solides, des bases indélébiles,
qui prendront du temps à se mettre en place, mais quand
elles seront bien fondées, elles formeront un échafaudage
solide sur lequel vous pourrez bâtir la suite de vos
études. Il faut beaucoup répéter, rabâcher encore et
encore pour mieux digérer les données et faire siennes
des connaissances qui nous étaient complètement étrangères.
Mais les déclinaisons ne sont même pas très difficiles,
et après quelque pratique, c'est comme si on récitait
des tables de multiplication. Ce travail développe aussi
beaucoup la mémoire, et vous en aurez plus que besoin
après bac, croyez moi bien.
Quelles que soient les études que vous ferez après bac,
et quoiqu'on vous dise, il y aura beaucoup d'efforts
de mémoire à faire dans le processus d'acquisition de
nouvelles connaissances. C'est un processus qui peut
paraître douloureux et non intelligent, mais le but
final est de pouvoir utiliser, maîtriser, exploiter
à fond ses connaissances, encore faut-il les avoir apprises
sérieusement ; et la compréhension des mécanismes facilite
l'apprentissage et allège considérablement les efforts
de mémoire. La grammaire et la syntaxe, la version et
le thème sont plus difficiles, mais c'est ce que j'ai
beaucoup aimé en étudiant le latin. Ils suivent une
logique presque cartésienne et pour la scientifique
endurcie que je suis, c'était comme un jeu de reconnaître
les combinaisons et les agencer d'une manière logique
et bien définie pour former le sens de la phrase. Pour
moi, c'était la version qui était le plus jouissif.
J'adorais les mathématiques aussi et ce n'est pas exagéré
quand je compare la version à un exercice mathématique
; c'est presque ainsi que je le vivais. Les mathématiques,
plus on en fait et meilleur on est, c'est évident, et
si l'on s'est trompé en faisant la première fois un
exercice, à force de le répéter, de comprendre à fond
les mécanismes de raisonnement, on le digère et on pourra
la prochaine fois y être confronter sans difficulté.
C'en est de même pour la version, à force de répéter
les mécanismes de construction des phrases, ça devient
peu à peu des réflexes de raisonnement, non aléatoires
(comme médire certains, on ne bachotte pas en latin
!!) qui suivent des règles bien précises et bien définies.
C'est une vraie gymnastique de l'esprit, et qui requière
une discipline forte, mais qui s'apprend, comme toute
chose. On ne naît pas discipliné ou adroit, on le devient.
Apprendre les racines de la culture et la civilisation
latine est très enrichissant pour comprendre les hommes
tels qu'ils étaient à cette époque, leur mode de vie
et leur pensée ; cela révèle parfois la nature profonde
des hommes de tout temps. Et connaître des auteurs tels
que Platon, Cicéron et Socrate est plus que nécessaire
en terme de culture générale. La mythologie et les contes
légendaires développeront votre curiosité et votre imagination.
Et comme on ne peut pas vivre et converser auprès des
respectables romains, il faut faire aussi preuve d'imagination
pour voyager au milieu de ces personnages, comme un
voyage dans le temps pour comprendre leur art de vivre,
comme on ferait aujourd'hui en visitant de nouveaux
pays ; voyage bien plus subtil et enrichissant.
Enfin, je m'adresse donc ici aux faux scientifiques
qui pensent qu'avoir 18/20 en maths ou en physique peut
excuser d'avoir un 5 en orthographe ou en dissertation,
ou en langue ou en philosophie, car ces matières peuvent
paraître secondaires dans le monde actuel où nous vivons
et où on fait l'apologie des sciences et de la technologie
au détriment des sciences humaines et de la littérature.
C'est par de telles bêtises qu'on va de plus en plus
vers une déshumanisation du monde actuel. De plus, ces
personnes font preuve d'un manque de rigueur certain
qui leur portera préjudice après bac. Car n'oubliez
pas que les meilleurs élèves des prépas scientifiques
parisiennes sont aussi excellents dans les matières
littéraires et qu'ils cumulent de nombreuses options,
ils sont complets. Et lors des concours pour intégrer
les grandes écoles scientifiques, comme le niveau en
maths et physique est presque équivalent pour la majorité
des candidats (je ne parle pas du peloton de tête),
ce qui peut faire la différence, c'est vraiment le français
et les langues et diverses options qui font la différence
avec un assez fort coefficient. Par exemple le français
est coefficient 4 ou 6 par rapport aux maths avec un
coeff de 9, pour deux heures de français par semaines
contre dix ou douze pour les maths. Donc l'essentiel
de l'apprentissage des matières littéraires se fait
fondamentalement avant bac pour tous les scientifiques
et pourtant elles détermineront leur classement au concours
et donc leur future carrière.
Et je rejoins ainsi la pensée de Jean Hamburger, scientifique,
médecin et humaniste, qui disait que choisir dès le
lycée entre une filière totalement scientifique ou totalement
littéraire, c'est finalement ne former ou n'être la
moitié d'un homme.
En résumé, apprendre le latin forme l'esprit, la discipline
et la pensée. C'est une gymnastique de l'esprit à la
fois enrichissante et gratifiante. Son assimilation
permet à chacun de mettre individuellement au point,
progressivement, ses propres mécanismes d'apprentissage
et de raisonnement, et de poser des bases solides pour
les études futures, quel que soit le domaine concerné,
littéraire ou scientifique. Je vous souhaite donc à
tous beaucoup de joies dans la découverte et l'apprentissage
du latin, comme dans le reste de vos études.
Nam Tran
NGUYEN CUU
Collège Albert Camus, Bac S 1997 option latin, mention
très bien
Interne de médecine des hôpitaux de Paris